Ferenczi, « l’enfant terrible » de la psychanalyse

Publié le 04 avril 2016 par Patricia Desroches sur le site Nonfiction (ici).

Regards psychanalytiques sur celui qui sut prendre la place des patients, au point de plonger dans le « gouffre du contre-transfert ».

Ferenczi, le wise baby de la psychanalyse – littéralement l’enfant sage, ou encore le « nourrisson savant », qui en « sait » plus que les parents eux-mêmes – est aussi l’enfant terrible de la psychanalyse. La correspondance Freud/Ferenczi témoigne en effet des relations ambivalentes entre le fondateur de la psychanalyse et celui qui, né en 1873 et mort en 1933, inspira l’École psychanalytique de Budapest (Michael Balint, Alice Balint, Vilma Kovacs …). Wladimir Granoff est le premier psychanalyste à avoir traduit l’article de Ferenczi intitulé Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Lagache et Lacan s’étant intéressés à Ferenczi avant même la traduction de Thalassa et de ses oeuvres complètes.

9782228899185Ferenczi fut original dans sa pratique, dans ses présupposés théoriques, dans sa manière même de « vivre » ses douleurs, sinon de mourir. Dans sa correspondance avec Groddeck (qui fut son analyste),  il relate qu’une de ses patientes – la femme du psychanalyste Sandor Rado – a contracté, durant son analyse, une anémie pernicieuse dont elle mourra peu après. Or si des événements dramatiques ont précipité le dénouement de la maladie, il en sera de même pour Ferenczi qui, sous l’effet de la déception infligée par Freud à son égard, subit une « décomposition organique ». Les textes ferencziens font souvent allusion à la fragmentation biologique des animaux, cette référence « vitaliste » permettant de penser l’impensable, à savoir l’atomisation du Self et du psychisme.

Pour autant, cette capacité du corps à se diviser, à se morceler, laisse entrevoir des possibilités de « recomposition », de régénération. Ferenczi, pour sa part, est à la croisée des chemins : il « choisit » la mort, atteint des régions de souffrances insoupçonnées, et la maladie qui a affecté sa patiente l’emporte à son tour. Ce destin hors normes n’est donc pas sans lien avec ce que Ferenczi pensait de l’auto-destruction inconsciente de certains patients, dont il exposa les manifestations dans le texte L’enfant mal accueilli et la pulsion de mort. Dans une lettre écrite à Groddeck, à nouveau, Ferenczi affirme qu’il pouvait, la nuit, régresser à « la poïkilothermie des poissons », autrement dit traverser une baisse de température drastique inexpliquée.

On voit que Ferenczi accorde une importance majeure aux troubles corporels, intérêt consécutif  à sa rencontre avec Balint, médecin généraliste devenu psychanalyste et mort à Londres en 1974, et beaucoup plus jeune, par conséquent, que Ferenczi. C’est Balint qui suggère à Ferenczi de traiter « psychiquement » les problèmes cardiaques qui, dans les années 1926, l’assaillent.

Balint, à la clinique Tavistock de Londres (1950), vise non seulement à former des médecins,  mais à soigner des individus traumatisés par la Seconde Guerre Mondiale. Sa contribution consiste à sensibiliser les généralistes à l’existence de l’inconscient, à mettre en oeuvre une approche holistique du malade. Ultérieurement, durant son séjour berlinois, Balint conduit des psychothérapies avec des malades dits « organiques », en particulier ceux atteints de troubles cardiaques et respiratoires. Mais Balint ne s’oppose pas moins à Ferenczi et à Freud, dont il critique le concept de « narcissisme primaire » pour lui substituer celui d’« amour primaire » qui n’entretient aucun rapport  – contre toute apparence  –  avec la théorisation freudienne. Il organise des « groupes Balint », destinés à confronter à la parole des malades en proie à de très lourdes pathologies. Ce dont il s’agit, sur le fond, c’est de provoquer un changement visant la personnalité même du médecin, et pas uniquement celle du patient.

De ce point de vue, Balint est proche de Ferenczi, qui veut faire revivre aux patients ce qu’ils ont éprouvé douloureusement sans l’avoir toujours formulé et, surtout, qui met en exergue le contre-transfert, soulignant ainsi  –  comme le reconnaît Lacan  –  la responsabilité du psychanalyste dans la cure. Ferenczi non seulement « venait de loin », mais acceptait d’aller loin avec ses patients. Un de ses patients ne lui demanda-t-il pas d’être saisi d’une crise d’épilepsie, comme il en subissait lui-même, afin que son psychanalyste puisse enfin comprendre ce qu’il endurait dans sa « lutte avec la mort » ? Ferenczi n’enjoignit-t-il pas à une patiente de l’« avaler », ou encore de tolérer ce qu’elle disait, jusqu’à ce qu’elle puisse se passer de lui ? Faire fonction d’ « estomac psychique » ne faisait donc pas peur à Ferenczi.

  • Une autre conception du traumatisme

L’intérêt de Ferenczi pour le traumatique est connu, lui qui soutenait que la psychanalyse souffrait de la « surestimation du fantasme » et de la sous-estimation de la réalité traumatique dans la pathogenèse des symptômes, point de désaccord frontal avec Freud.

Dans une situation marquée par un excès de douleur, comment « survivre » sinon en fragmentant, à nouveau, sa propre individualité ? Le traitement du traumatisme, par là même, requiert le même type de « dissémination », susceptible d’atténuer l’ampleur de ce qui fut vécu.  Une célèbre patiente de Ferenczi, Elisabeth Severn, nous montre combien l’inter-psychique (la rencontre de deux psychés) se transforme en intra-psychique sous l’effet de la re-présentation répétée du traumatisme initial. Or re-présenter signifie déjà sym-boliser et cette assertion (mentionnée dans un des textes) tend à émousser les tentatives de Ferenczi pour réactualiser le traumatisme dans toute son intensité, ce qu’il pratiquait effectivement.

Freud14.-c.-Sandor-Ferenczi-1917-1Il est vrai que la finalité de la cure analytique est bien d’encourager le patient à élaborer-perlaborer la scène traumatique, à s’en « faire l’interprète », mais à condition –  faut-il le souligner  –  d’avoir vécu une authentique mutation psychique, incarnée dans une expérience « viscéralement corrective ». Le psychanalyste se présente ainsi comme le « témoin vivant » d’une catastrophe de l’enfance, dont la précocité a produit une « commotion psychique ». Ce choc se traduit par un clivage de la personnalité, le sujet observant à distance la partie détruite de son psychisme : sujet condamné, à travers une insensibilité apparente, à tout comprendre mais à ne rien ressentir. En dérivent toutes les postures d’auto-sacrifice, y compris le rêve que Ferenczi raconta dans une lettre adressée à Freud, le 26 décembre 1912, rêve faisant état de troubles psycho-somatiques en lien avec ses angoisses de castration et préfigurant sa « théorie de la génitalité ».

Le traumatisme, plus généralement, confronte au vide psychique, au chaos d’une existence sous l’emprise d’un vécu annihilant. Face à l’irreprésentable, les processus identificatoires sont disloqués, la peur de l’effondrement fait irruption : la survie exige une « solution » qui peut aller de la névrose à la psychose, voire passer par la construction d’un délire paranoïaque. André Green qui (selon l’un des auteurs) n’apprécie pas Ferenczi, signale que ses derniers écrits déploient un nouveau paradigme, susceptible de rendre compte des pathologies des personnalités narcissiques, des états-limites, et de tout ce qui touche aux frontières de l’inanalysable. Si la réalité du trauma ouvre à la dimension sexuelle qui le spécifie, elle fait signe, dans le même temps, vers la question de la défaillance de l’objet, des carences de l’environnement, bref s’en réfère à l’extériorité en général.

Ferenczi insiste sur la haine dont le nourrisson, précocément, peut faire l’objet, sans qu’il soit lui-même capable de réagir par du ressentiment et des affects de rejet. Il invoque la « tendresse » de l’enfant, sa langue encore malléable, qu’il distingue de la langue des adultes, intrusive, souvent passionnelle, indifférente au langage enfantin, et hétérogène à ce que l’on peut attendre de l’éducation parentale. Lorsque l’abus sexuel est consommé, par ailleurs, c’est la loi de l’omerta qui prévaut. Il faut préciser que Ferenczi, à l’instar de l’École psychanalytique anglaise, s’est préoccupé du nourrisson pour repérer, chez l’adulte, les traces mnésiques du vécu traumatique. Il s’agit donc d’identifier des blessures traumatiques inscrites dans le corps sous forme de symptômes ou de sensations dépourvus de sens, de nom, et, par conséquent, d’histoire.

Le « chemin d’évidence » entre Ferenzci et Winnicott appelle d’ailleurs quelques remarques. Ils s’entendent pour accorder une importance fondamentale à l’environnement, mais s’ils furent tous deux « fous de clinique », Winnicott  –  plus que Ferenczi peut-être  –  réaffirme que le savoir appartient au patient, et que la théorie procède de la pratique. Sa « croyance » en la vie se mesure à l’emploi qu’il fait du terme d’impulse, dont la traduction française ne rend pas compte avec la rigueur souhaitée. Son vitalisme le rapproche ici de Balint (ils appartiennent tous deux au groupe des Indépendants, Middle Group). Winnicott est proche de Ferenczi, en revanche, dans sa conception du traumatique et du traumatisme. Là où Winnicott parle d’ « empiètement » pour comprendre le traumatisme, Ferenzci invoque des traumas « archi-originaires », advenus sous la pression de l’environnement.

Dans tous les cas, si Freud évoquait une « mère première séductrice » et Winnicott une « mère insuffisamment bonne », Ferenczi considère trauma et traumatisme dans leur « nudité » originaire. Ce sont eux qui déclenchent l’agonie psychique, et contribuent à « désaffecter », pourrait-on dire, le sujet. On pourrait rétorquer, à ce niveau, que si le trauma est une blessure, le traumatisme « intériorise » cette blessure, problématique que les textes, dans l’ensemble, n’abordent pas. Dans son texte sur les névroses de guerre, qu’aucun intervenant ne cite, semble-t-il, Ferenzci parle avec pertinence de l’effet traumatique de certaines situations, distinguant plus nettement trauma et traumatisme et rejoint Freud en partie.

  • De la pratique clinique

Ce que l’on retient de Ferenczi, à première vue, ce sont les « erreurs fécondes » qui traversent sa pratique, l’« auto-critique » dont il sait faire preuve, en bref, sa capacité à « prendre la place du patient ».  Il y a quelque chose de vertigineux dans la « position » de Ferenczi, psychanalyste qui accepte de renoncer à ses « prérogatives » pour vivre ce qu’éprouvait le patient, des douleurs somatiques les plus invalidantes au désert psychique traversé. C’est là qu’éclate l’originalité de Ferenczi, par ailleurs parfaitement conscient de ses errements, ce qui fascine manifestement un certain nombre de praticiens. Il ne refuse pas, il est vrai, de s’engouffrer dans le « gouffre du contre-transfert », de répondre de lui, responsabilité jugée désormais décisive. Disons plus exactement que Ferenczi a une manière de s’adresser au patient qu’il est le seul à pouvoir expliciter. N’anticipe-t-il pas la remarque de Lacan selon laquelle si résistance il y a, elle provient de l’analyste ?

Comment rencontrer, dans l’analyse, une autre psyché, sinon en renouant avec son propre passé enfantin ? Ferenczi invite ainsi les psychanalystes, s’ils veulent saisir les souffrances actuelles de leurs patients, à mobiliser leur expérience personnelle. Le « tact » est donc la modalité déterminante de la cure analytique, et, plus encore, la sympathie, le « sentir-avec », ce dont le Journal clinique entretient le lecteur dans plusieurs passages. Ferenczi  –  ainsi que Rank, en 1924  –  estime nécessaire de fonder la pratique analytique sur l’« expérience émotionnelle », de faire endosser à l’analyste tous les rôles (névrosé, criminel, psychotique, … enfant) dont l’inconscient du patient « exige » la réactualisation.

Dans Le traitement psychanalytique du caractère (ici), il soutient que l’analyste peut servir de « punching-ball » à ses patients, le compare même à un « déchet », i.e à un réceptacle dans lequel les patients déversent sentiments et affects insupportables. Devenir un patient sans le savoir sous-tend silencieusement l’acte analytique. Que signifie « analyser », sinon partager la douleur de l’autre pour inverser les processus psychiques qui l’ont rendu malade, cicatriser la « solitude blessée » qui l’a écrasé ? L’analyste est donc menacé par le plus grand des risques, celui consistant à se transformer en tortionnaire. Pour entrelacer deux psychés, Ferenczi suggère aux analystes d’être touchés par la « bouteille à la mer » jetée par leurs patients. Comment y parvenir sinon en faisant remonter à la conscience les traumatismes enfouis :

« La technique psychanalytique provoque le transfert, mais se retire ensuite, blesse le malade sans lui donner aucune chance de protester ou de s’en aller, d’où fixation infinie à l’analyse, du fait que le conflit reste inconscient. »

201601115831Le coq-heron-223La plupart des textes retranscrits ici traitent de la « technique » de Ferenczi, de la fécondité de ses intuitions cliniques, de la révolution opérée par un psychanalyste dont la présence se fait toujours plus « tangible ». Ferenzi dérange parce qu’il revendique l’« usage » de la sincérité, de l’authenticité,  parce qu’il dévoile ses douleurs somatiques comme ses souffrances psychiques, allant jusqu’à se faire malmener  –  dans le cadre de l’« analyse mutuelle »  –  par certains patients. L’ensemble des intervenants revient sur la capacité de Ferenczi à engager la responsabilité de l’analyste, à refuser toute position de pouvoir, au prix d’un certain masochisme, est-on tenté de dire.

Ce qui peut intriguer le lecteur, néanmoins, c’est l’homogénéité des points de vue qui se dessine là. Les interventions, aussi instructives soient-elles, convergent vers la représentation d’un Ferenczi « précurseur », se situant  –  dans sa pratique  –  aux confins du « désêtre ». Admettre que les erreurs cliniques soient, au sens nietzschéen, « vitales », et, par conséquent, fructueuses, veut-il dire qu’il faille prendre en charge et à sa charge les traumatismes des patients ? Cette attitude peut se révéler « traumatique », non seulement pour l’analyste mais pour le patient lui-même, ce dont convient d’ailleurs Ferenczi.

Il est vrai, pour faire droit à sa conviction, que Ferenzci prône la compassion, dont il estime qu’elle participe de la guérison du malade. Cependant  –  si l’on s’en tient aux propos des intervenants  –  la question de la « régénération » du patient ne reçoit pas, dans l’oeuvre de Ferenczi, de légitimation théorique explicite. La réflexion de Ferenczi, ne l’oublions pas, soulève aussi des problèmes théoriques (et pas seulement cliniques), sur lesquels les conférenciers ont peu insisté, Ferenczi oblige… Quoi qu’il en soit, ce psychanalyste hors du commun est, dans cet ouvrage collectif, bien « présent ».

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