Cynthia Fleury : « Sans humanisme, soigner devient une simple réparation »

Interview par Béatrice Schaad et publié le 23 janv. 2017 sur InVivo.

La philosophe et psychanalyste vient de créer la première chaire de philosophie à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris. En quoi celle-ci permet-elle de repenser les soins et la santé ? Interview.

IN VIVO : Selon vous, notre société produit des individus qui ont le sentiment d’être remplaçables. Qu’entendez-vous par là?

CYNTHIA FLEURY : La question de la souffrance au travail, de l’obsolescence programmée qui structure littéralement le champ économique n’est pas nouvelle, mais elle s’accélère fortement depuis une trentaine d’années. La révolution néo-managériale s’est abattue à la fois sur les services publics et sur les entreprises. Elle pousse cette notion de remplaçabilité à son maximum : si vous n’acceptez pas des conditions inacceptables éthiquement, vous êtes précarisé, placardisé, remplacé voire licencié.

Petit à petit, se construit un monde strictement marchand, tenu essentiellement par un jeu de multinationales et de processus qui cherchent à tout monétariser. Nous ne sommes pas du tout dans le domaine du complot mais dans une dynamique capitaliste extrême, extraordinairement dérégulée. Ceci avec l’aval des politiques, qui ont peut-être cru que c’était là une bonne manière de faire. Or, on est retourné quasiment à la crise de 1929 en termes de répartition des richesses sur cette planète. En tout cas aux Etats-Unis, où 1% de la population détient 2% de la richesse mondiale ; ce n’est vraisemblablement problématique pour personne puisque ça continue.

Tout cela me fait dire qu’il faut un nouveau terme, la remplaçabilité, pour qualifier ce processus de grande disqualification du sujet.

IV : Quelles sont les conséquences de ce sentiment de remplaçabilité ? En quoi est-ce que cela modifie le comportement des individus ?

CF : On ne dit plus au sujet qu’il ne vaut rien, mais on lui fait comprendre qu’il est remplaçable au même titre qu’un produit. Ce processus balaie la singularité. Cela a plusieurs conséquences : la première, c’est une forme de découragement, de dépréciation, de mésestime de soi, voire de passage à l’acte contre soi-même. La deuxième, c’est le ressentiment qui conduit à des comportements psychotiques de base jusqu’à des passages à l’acte plus dangereux encore pour soi-même et autrui. Enfin, l’histoire nous a toujours montré que la traduction politique du ressentiment renvoie à plus de votes xénophobes, et de repli.

IV : Cette idée de remplaçabilité grandissante des individus s’applique-t-elle au milieu hospitalier, aux professionnels comme aux patients ?

CF : Comme différentes entreprises, l’hôpital a été bombardé par une révolution managériale basée sur la tarification à l’acte. Elément surréaliste quand on pense que le temps accordé au patient, la singularité d’un diagnostic constituent aussi une forme de soin. L’hôpital d’aujourd’hui est soumis à des procédures de rationalisation qui font que petit à petit les professionnels ne peuvent plus soigner convenablement.

IV : La tarification devrait donc tenir compte de la valeur de la relation ?

CF : De la relation, du temps pour établir un diagnostic, ce qui permet aussi d’éviter de renvoyer quelqu’un faire une radio ou de subir une opération alors qu’il n’en a pas besoin. Nous sommes dans une ère d’hyper-technicité qui empêche le caractère clinique de la médecine de s’opérer. Or la médecine sans la clinique, c’est de l’informatique. La technicité est un merveilleux atout si elle a pour socle le souci de l’autre, la reconnaissance du sujet.

IV : Est-ce pour cette raison que vous avez créé une chaire de philosophie à l’hôpital, pour imposer une sorte de contre-pouvoir à la technicité et à l’hypermanagement ?

CF : L’appauvrissement de la relation consécutive au style de management que l’on a importé du monde du business conduit les professionnels à avoir le sentiment qu’ils ne peuvent plus exercer leur métier. Et à l’hôpital aussi, le management par le harcèlement prospère, comme ce cas à l’hôpital parisien Georges Pompidou, avec un professeur qui s’est défenestré.

IV : A-t-il laissé une lettre, une explication ?

CF : Une grande correspondance, en l’occurrence, qui montre l’exclusion qu’il a subie, la dévalorisation permamente, l’indifférence, le cynisme, la placardisation, le mépris, les fausses accusations et le cas est loin d’être unique. A la chaire, nous avons voulu initier une réflexion sur « soigner l’hôpital », dans la veine de Tosquelles. Un médecin, référent d’une grande école, a par ailleurs lancé une réflexion sur les violences subies par les étudiants en médecine.

IV : Cette violence est-elle propre à l’hôpital ?

CF : Cette violence n’est pas spécifique à l’hôpital, elle est caractéristique de nos sociétés. Mais elle est encore plus problématique à l’hôpital, lieu du soin. Nous sommes globalement confrontés à un délire d’évaluation, de rentabilité qui est antinomique du soin, du temps accordé à autrui. Aujourd’hui, les objectifs sont axés sur la rentabilité et la restriction budgétaire. L’enjeu de la chaire est donc de redonner de la place aux Humanités qui doivent accompagner la médecine et instaurer une puissance critique à l’intérieur de l’hôpital. Le travail de la chaire c’est de réfléchir à une approche plus holistique du soin, existentiel, institutionnel et politique. L’hôpital a besoin d’une appropriation citoyenne de ce qui fait la santé, car le premier partenaire des changements de fond de la médecine comme le virage vers l’ambulatoire ou l’allongement de la vie (et donc l’éducation thérapeutique), c’est le patient.

IV : Croyez-vous qu’une relation différente au patient doit être établie ?

CF : Le patient d’aujourd’hui souhaite un rapport plus égalitaire avec les professionnels. Pendant longtemps, il a été trop infantilisé, dénigré, considéré comme passif. Quand un patient explique qu’il est chosifié, pas entendu, déprécié, il est important de ne pas déconsidérer cette parole. Heureusement, quantité de médecins et de soignants reconnaissent l’expertise du patient, sa capacité agente. La médecine narrative est de plus en plus sollicitée comme enseignement et pratique.

IV : Est-ce que la philosophie peut de façon réaliste enrichir la réflexion sur la médecine, sachant que sa temporalité est beaucoup plus lente ?

CF : La philosophie permet de rappeler que ce n’est pas l’outil qui mène la danse ; l’outil est une création et l’on doit sans cesse réinterroger sa finalité. La philosophie n’est pas « en retard » sur la science, elle invite la science à se penser elle-même, à ne pas scinder son développement de sa réflexion critique. Par ailleurs, elle invite à créer de nouveaux droits, par exemple un contrat de réciprocité entre ceux qui, comme dans le cas de la médecine personnalisée, donnent leurs génomes et ceux qui ont pour mission d’organiser la protection et le partage de ces données personnelles.

IV : Dans ce monde soignant, le temps pour la réflexivité est très compté. Des médecins assistent-ils à vos cours, prennent-ils le temps pour cela ?

CF : Oui, ils viennent. Mais on est à l’aube de l’intégration. La chaire est trop récente pour tirer des conclusions sur l’assiduité. Les cours sont ouverts à tous, il n’y a pas d’obligation. Bien sûr, à terme, avec tous les partenaires de la chaire, le but est de créer une intégration plus forte des humanités dans l’enseignement, initial et continu, ou dans la pratique hospitalière.

IV : Ces Humanités représentent quel pourcentage du cursus en médecine ?

CF : Pour l’instant, cela représente trop peu. Cela prendra du temps. Cependant, on observe un phénomène générationnel : les jeunes sont plus conscients de la nécessité de réfléchir différemment à ce que devient la médecine. Une partie de l’arrière-garde nous a dit : faire une chaire de philosophie, c’est la cerise sur le gâteau, il n’y a plus d’argent, ce n’est pas une priorité. Nous insistons sur le fait que ce n’est pas la cerise sur le gâteau, que c’est vraiment nécessaire pour préserver le soin, la santé et la guérison. Sans cette préoccupation de l’humanisme, soigner devient une simple réparation. Un travail de mécano. Le but avec la mise sur pied de cette chaire de philosophie est de participer grandement à la réinvention de l’hôpital. C’est très important de ne pas laisser croire aux sciences génétiques et informatiques qu’elles seules vont définir son avenir.

IV : Vous soulignez l’importance du processus d’individuation comme garant d’une forme d’humanisme dans les soins. Or, historiquement, la définition du professionnalisme chez les soignants consiste à laisser les émotions au vestiaire, être une fonction avant d’être un individu. Comment résolvez-vous cette tension ?

CF : L’individuation c’est du décentrement, ce n’est pas du tout du délire émotionnel. Le « connais-toi toi-même » ne signifie nullement une introspection égocentrée. Qui peut accueillir l’autre s’il n’a déjà opéré cette reconnaissance de la frontière qui le constitue à la fois comme sujet et comme «manquant». L’individu n’est pas tout-puissant, il est résolument fini. Il n’est que frontière, ligne au-delà de laquelle il se fantasme, ligne en deçà de laquelle il se déçoit. Alors porter le regard vers l’autre l’aide à ne pas sombrer dans le miroir de son âme.

L’autre nom de l’individuation est l’engagement, l’implication personnelle. L’homme n’est que l’individuation qu’il tente. A trop rester hors de cette tentative, il perd accès à sa propre humanité. Notre travail est donc de définir des critères de la professionnalisation en lien avec ce processus d’individuation et adaptés au monde d’aujourd’hui. La bonne distance sous-entend aussi la juste proximité.

IV : Pensez-vous l’hôpital menacé de déshumanisation ?

CF : L’homme n’est pas l’humanisme, c’est très différent. Les hommes sont les hommes. L’humanisme, c’est ce que nous apprenons à construire ensemble. L’humanisme s’assimile à un homme sublimé, capable d’assumer ses pulsions mortifères, capable de créer, capable de construire avec autrui. Préserver l’humanisme exige que chacun participe. C’est une goutte dans l’immense océan. Au vu de la place qu’occupe l’hôpital dans la cité, de son rôle, de ce qui s’y joue au quotidien de tensions, il est fondamental de s’y atteler.

A lire : « Les irremplaçables », de Cynthia Fleury. ed. NRF, Gallimard, 2015.

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